Même si en 1650 Cyrano de Bergerac est alors connu comme l’auteur du Voyage dans la lune, ce n’est qu’en 1657, à Paris, que paraît cet ouvrage, dans une édition expurgée et remaniée par son ami Henri Lebret. Il est difficile de bien comprendre le développement de la littérature française pendant la période 1630-1660, si l’on ignore que la religion catholique imprègne profondément la vie spirituelle et morale de la société française. Le catholicisme étant en France une religion d’État, nous pourrions aller plus loin et dire qu’elle impose, à cette époque, et de manière répressive, ses vues sur ce que doit être la conduite morale des individus et des familles. Par contre, nous savons que Cyrano suit, en 1641, les cours de philosophie de Gassendi sur le matérialisme atomiste, le sensualisme et la morale d’Épicure. Ces informations, données par les historiens de la littérature, nous aident-elles vraiment à mieux comprendre l’extrait du Voyage dans la lune que nous avons à analyser dans ce travail? Peut-être pourrons-nous répondre par l’affirmative à cette question en conclusion de notre analyse; nous pensons en effet que le texte à l’étude critique radicalement l’autorité morale de cette première moitié du XVIIe siècle, et cela sur deux plans : d’abord Cyrano s’en prend à la cellule de base de toute société, la famille (discours du démon) pour ensuite critiquer ce qui la justifie ou la soutient, la morale sexuelle de l’église catholique (discours du jeune homme).
Cyrano imagine qu’existent sur la lune des liens familiaux radicalement opposés à ceux qui ont cours sur terre; dans le monde lunaire, en effet, ce sont les jeunes qui possèdent l’autorité et c’est à eux que les pères doivent respect. Ce discours révolutionnaire est une véritable machine de guerre dont la fonction est de mettre en pièces ce qui constitue l’assise même de la famille, le principe de l’autorité absolue des pères sur leurs enfants. On peut vérifier la virulence de la critique cyranesque en soulignant d’abord la solide structure argumentative de la première partie du texte (p. 82-86, le discours du démon) qui articule trois arguments présentés rapidement les uns à la suite des autres[1]. Notons que le premier argument est lui-même développé en trois points, petite mise en abyme qui renforce la structure de l’argumentation. Le système d’opposition simpliste qu’utilise le démon (fort-faible, chaud-froid, etc.…) produit aussi le même effet : le tout donne l’impression d’une argumentation rigoureuse et réfléchie. L’interlocuteur-lecteur, en plus d’être bien encadré par cette structure, est abasourdi, sinon mystifié, par une suite de raisonnements présentés comme des évidences indiscutables. Cela apparaît dans le texte de différentes façons; d’abord par le déroulement rapide des énoncés argumentatifs, sous la forme de questions et de réponses, ces dernières données par celui-là même qui questionne. C’est l’évidence du raisonnement qui est ainsi soulignée, ne laissant aucune place à une potentielle objection. Notons aussi que le tout est constamment ponctué de verbes à l’impératif laissant peu de place à l’intervention de l’autre[2]; on a l’impression d’être en présence d’un discours qui ne tolère pas de répliques, impression renforcée par la présence dans le texte d’un vocabulaire à connotation militaire ainsi que de nombreux points d’exclamation, ponctuation forte qui crée une tension, exige une attention qui ne se relâche pas[3]. Bref, on est en présence d’une véhémente charge contre le principe de l’autorité paternelle, la base même de la famille, charge équivalente en force à ce qu’il s’agit de dénoncer, le tyrannique orgueil que retirent les pères de cette situation. Dans un deuxième temps, Cyrano met en scène un jeune habitant de la lune, dont le discours attaque ce qui justifie cette conception de la famille : la morale autoritaire et répressive de l’église catholique française en ce qui concerne la sexualité.
Le point de départ de la deuxième partie est le suivant : s’il est horrible de commettre un homicide (interdit par le cinquième commandement de Dieu), il est pire de ne pas donner la vie car « cet enfant à qui tu ôtes la lumière a toujours eu la satisfaction d’en jouir quelque temps » (p. 87, lignes 10-13). De sorte que le jeune homme s’étonne que « la continence au monde dont vous venez est tenue préférable à la propagation charnelle »(p. 87, lignes 25-27). Voilà l’amorce d’un éloge de la vie et de la nature qui s’opposent à l’aspect déshumanisant de la morale autoritaire et répressive de l’église en matière de sexualité. Le jeune homme fait d’abord l’éloge de la vie en l’opposant à quelque chose de pire que la mort, le « rien ». L’hyperbole des « quarante pauvres petits riens » qui auraient pu être « quarante bons soldats à ton roi » contient implicitement une critique de la continence : se retenir « malicieusement » peut être la source d’une apoplexie étouffante, ajoute doctement le jeune homme (p. 87, lignes 15-20)! La référence aux grands personnages de l’histoire qui se sont adonnés aux « délicatesses de l’Amour » va dans le même sens : Diogène lui-même, qui prêchait le dépouillement extrême, n’a pu résister à l’amour de la courtisane Laïs. La critique de cette « philosophie de leur monde la plus étroite » (euphémisme pour « religion catholique » nous semble-t-il) se poursuit par une argumentation qui consiste d’abord à opposer l’homme désincarné de la morale catholique, contre nature, à l’homme incarné, avec toute la matière dont la nature l’a doté, telle que créé par Dieu lui-même[4]. L’éloge de la nature s’exprime par un vocabulaire qui connote la satisfaction lorsqu’il s’agit d’évoquer les plaisirs de la chair (la pièce du milieu, chatouillement, quelque sorte de volupté, les contentements des hommes, l’agréable douleur, se réjouir) et par un vocabulaire qui connote la castration quand la sexualité est associée au péché (n’arrache pas les génitoires à vos moines, une partie plus sacrée ou plus maudite, morceau nuisible à couper, un crime de se gratter, afin qu’ils se moissonnassent l’organe de ce plaisir d’un coup de serpe par exemple). Bref, la nature sexuée c’est la vie donnée par Dieu; la morale castrante, autoritaire et répressive de l’église en matière de sexualité, morale qui réglemente la vie spirituelle de la famille française du XVIIe siècle, est contre nature.
À la fin de cette brève analyse, on ne peut que constater la nature pamphlétaire de ce passage de l’œuvre de Cyrano. Ce texte violent et qui se veut sans répliques pose, comme tout pamphlet, plus de questions qu’il n’apporte de solutions aux problèmes soulevés. Il est bien une charge contre l’autorité morale répressive du catholicisme; mais il semble, en même temps, en justifier la nécessité. Il faut en retenir le caractère personnel, le cri du cœur de Cyrano pour la vie et contre de qui la brime. De ce point de vue, Voyage dans la lune est une puissante œuvre d’imagination qui nous offre une percutante analyse de la réalité spirituelle du XVIIe siècle.
Serge Trudel
Octobre 2000 : premier
état du travail
[1] Il s’agit du discours du démon, p. 82-86. D’abord il démontre que le gouvernement des familles est mieux assuré par des jeunes hommes vigoureux que par des vieillards chambranlants (cette démonstration se développe elle-même en trois points, p. 83-fin du 1er paragraphe de la p. 84), ensuite que l’autorité des pères est une autorité extorquée aux jeunes qui sont maintenus en état d’obéissance par des lois imaginées par les vieillards eux-mêmes (p. 84, 2e paragraphe) et finalement que le « quatrième » commandement de Dieu, père et mère tu honoreras afin de vivre longuement, relève plutôt de la fumisterie que d’autre chose (3e paragraphe de la p. 84-dédut de 1er para. p. 86).
[2] Donner des exemples et ou statistiques par exemple le nombre d’impératifs à l’intérieur d’un paragraphe, d’un nombre de lignes, etc.)
[3] Donner des exemples.
[4] Le narrateur oppose les comportements sexuels vertueux privilégiés par le catholicisme, à savoir la continence (p. 87, lignes 25 à 30) et l’œuvre de chair dans le mariage p. 87, lignes 3 à 8), aux comportements qui respectent la propension naturelle de l’homme à ne pas se mécontenter inutilement en faisant abstraction de ce dont la nature, crée justement par Dieu, l’a doté c’est-à-dire d’organes sexuels (p. 87, lignes 30 à 37) et du plaisir que l’on en retire (p. 87, lignes 38 et suivantes). C’est le libertin érudit qui s’exprime ici par la bouche du jeune homme de la lune qui oppose la morale d’Épicure, qu’il privilégie de toute évidence, à une morale contraignante qui l’horripile.